Le deuil : bien plus que la perte d'un être cher

🙏 Cet article aborde différentes formes de deuil, y compris la perte d'un enfant et le deuil périnatal. Si vous traversez une période difficile, prenez cette lecture à votre rythme ou revenez-y plus tard.

Table des matières

Points à retenir
  • Le deuil ne concerne pas seulement le décès d'un proche

  • Le modèle des « 5 phases du deuil » n'a jamais été validé scientifiquement comme une séquence fixe.

  • Des modèles plus récents montrent que le deuil est non linéaire, personnel et fluctuant.

  • Se sentir « en retard » ou « anormal·e » dans son deuil n'est pas un signe de dysfonctionnement.

  • Un accompagnement adapté aide à traverser sa réalité, à son rythme.

Le deuil, un mot bien trop souvent réduit au cercueil

Quand on prononce le mot « deuil », l'esprit va presque automatiquement vers une image : celle d'un enterrement, d'un parent ou d'un conjoint disparu. Cette association n'est pas fausse, mais elle est terriblement incomplète.

En psychologie du deuil, on définit plutôt le deuil comme la réaction adaptative à toute perte significative qu'il s'agisse d'une personne, d'une relation, d'un rôle social, d'une capacité, ou même d'un futur imaginé qui ne verra jamais le jour.

Cette définition élargie change beaucoup de choses. Elle permet de nommer, et donc de légitimer, des douleurs qui restent trop souvent silencieuses parce qu'elles ne rentrent pas dans la case « deuil officiel ».

LES DEUILS LIÉS À UN DÉCÈS

Le deuil périnatal

Le deuil le plus reconnu socialement reste évidemment celui d'un être cher qui s'en va : un parent, un frère ou une sœur, un ami proche. Mais à l'intérieur même de cette catégorie, toutes les pertes ne sont pas traitées à égalité par notre entourage.

La perte d'un enfant à naître, que ce soit par fausse couche, interruption médicale de grossesse ou mort in utero en est un exemple frappant. Il est fréquemment minimisé (« ce n'était pas encore vraiment un bébé », « vous pourrez réessayer ») alors que le lien affectif noué pendant la grossesse est bien réel, tout comme la douleur de sa rupture.

Le deuil d'un enfant déjà né, lui, est souvent décrit par les personnes concernées comme l'épreuve la plus bouleversante qui soit, à contre-courant de l'ordre « naturel » des générations.

Le deuil d'un animal de compagnie

Il appartient aussi à cette catégorie, même s'il est rarement traité avec le même sérieux. Un chien, un chat ou tout autre compagnon partage pourtant des années de quotidien, de présence et d'attachement réel.

Entendre « ce n'est qu'un animal » au moment où l'on traverse une peine intense ajoute à la douleur de la perte celle de ne pas se sentir légitime à la ressentir c'est une des formes les plus fréquentes de ce que les chercheurs appellent le deuil désavoué, abordé un peu plus loin dans cet article.

LES DEUILS SANS DÉCÈS

Une rupture amoureuse, une amitié qui s'éteint, une brouille familiale durable : ce sont aussi des deuils. On y perd une présence, des projets communs, une version de soi qui existait dans cette relation.

Le corps et l'esprit réagissent souvent avec la même intensité que face à un décès (tristesse, ruminations, difficulté à se concentrer, etc.) sans que l'entourage n'accorde le même temps ni la même bienveillance à cette douleur.

Il en va de même pour les deuils de statut : la ménopause, qui referme la période de fertilité et bouscule le rapport au corps ; le passage à la retraite, qui fait perdre un rôle professionnel parfois central dans l'identité ; devenir parent ou grand-parent, qui implique de faire le deuil d'une liberté et d'un quotidien antérieurs, même quand la joie est présente ; ou encore la perte d'un emploi ou une reconversion professionnelle choisie, qui oblige à quitter une identité construite parfois pendant des décennies. Ces transitions sont rarement nommées comme des deuils, et pourtant elles en suivent souvent la même mécanique intérieure.

LE DEUIL BLANC

Il existe enfin une forme de deuil particulièrement difficile à vivre et à faire reconnaître : le deuil blanc, aussi appelé perte ambiguë.

La psychologue et thérapeute familiale Pauline Boss a théorisé ce concept pour décrire la situation d'une personne physiquement présente mais psychologiquement ou affectivement absente, typiquement lors d'une maladie neurodégénérative comme Alzheimer, ou d'un coma prolongé.

Ce qui rend ce deuil si particulier, c'est l'absence de clôture : pas de funérailles, pas de rituel social, pas de moment officiel qui autorise à pleurer. On continue de rendre visite, de prendre soin, tout en faisant le deuil, jour après jour, d'une relation telle qu'elle existait avant.

Pauline Boss parle même de « deuil gelé » pour désigner ce qui se passe quand cette douleur n'est ni reconnue ni exprimée : elle s'accumule, sans exutoire.

Ce point rejoint un autre concept clé développé par le chercheur Kenneth Doka : le deuil désavoué (disenfranchised grief), qui désigne toute perte que la société ne reconnaît pas comme légitime à pleurer (deuil d'un animal, d'un·e ex-partenaire, d'une relation cachée, d'une grossesse interrompue, etc.).

Faute de reconnaissance sociale, la personne endeuillée se retrouve souvent seule avec une douleur bien réelle.

(J'aborde plus en détail comment on peut être accompagné·e dans ces transitions de vie, y compris les moins visibles, dans ma présentation de la thérapie MOSAIC, une approche pensée aussi pour les périodes de bascule identitaire.)

Non, le deuil ne suit pas 5 phases dans un ordre précis

S'il y a une idée reçue à déconstruire en priorité, c'est bien celle-ci : l'idée que tout deuil traverserait cinq étapes fixes :

  • déni,

  • colère,

  • marchandage,

  • dépression,

  • acceptation

dans cet ordre précis, comme un parcours balisé avec une ligne d'arrivée

D'où vient ce modèle ?

Ce modèle, souvent appelé modèle de Kübler-Ross ou DABDA, a été proposé en 1969 par la psychiatre suisse Elisabeth Kübler-Ross dans son ouvrage On Death and Dying.

Il est important de rappeler son origine : il a été construit à partir d'entretiens avec des patients en fin de vie, pour décrire comment eux vivaient l'annonce de leur propre mort, pas à partir d'une étude sur des personnes en deuil d'un proche.

Le glissement vers le deuil en général s'est fait après coup, dans la culture populaire, sans validation scientifique équivalente.

Ce que dit la recherche

Les chercheurs qui s'intéressent à la mort et au deuil sont aujourd'hui largement critiques envers ce modèle appliqué de façon rigide.

Le gérontologue Robert Kastenbaum notait déjà qu'aucune preuve n'avait jamais démontré que les personnes traversaient réellement ces stades dans cet ordre.

Une analyse systématique publiée dans la revue Frontiers in Psychology souligne que le modèle manque de fondement empirique et peut même s'avérer nuisible lorsqu'il est présenté comme une norme à atteindre : des personnes en deuil peuvent alors avoir le sentiment de «mal faire leur deuil» simplement parce que leur vécu ne colle pas au schéma.

Kübler-Ross elle-même, dans un ouvrage publié après sa mort avec David Kessler, a tenu à clarifier que ces stades ne sont «pas des arrêts sur une ligne temporelle linéaire » et que tout le monde ne les traverse pas, ni dans cet ordre.

Le problème n'est donc pas tant le contenu du modèle que la façon dont il a été figé et transformé en prescription : on est passé d'une observation descriptive à une injonction, ce qui a pu faire beaucoup de tort à des personnes en deuil qui se sentaient déjà vulnérables.

Des modèles plus fidèles à la réalité du deuil

Plusieurs cadres théoriques plus récents, eux, s'appuient sur des données empiriques et décrivent un vécu bien plus fluctuant :

  • Le modèle du processus dual (Margaret Stroebe et Henk Schut, 1999) décrit le deuil comme une oscillation permanente entre deux orientations : des moments tournés vers la perte (pleurer, se souvenir, ressentir le manque) et des moments tournés vers la restauration (reprendre une activité, se projeter, souffler). Cette alternance, et non un cheminement linéaire, est présentée comme un signe de deuil qui se déroule sainement.

  • Le concept de liens continués (Dennis Klass et ses collègues) montre qu'on ne « tourne pas la page » d'une relation après un décès : on la transforme, on continue d'un lien intérieur avec la personne disparue, ce qui est aujourd'hui considéré comme sain plutôt que pathologique.

  • La perte ambiguë (Pauline Boss) et le deuil désavoué (Kenneth Doka), déjà évoqués plus haut, montrent que certains deuils échappent complètement à toute logique d'étapes parce qu'ils n'ont ni début officiel, ni reconnaissance sociale.

Ce que ces recherches ont en commun, c'est le constat suivant :

Le deuil n'est pas un problème à résoudre en suivant une checklist, mais un processus profondément singulier, qui varie selon la personne, la relation perdue, la culture, et les circonstances.

Ce que cela change concrètement

Comprendre que le deuil n'a pas de mode d'emploi universel permet souvent un vrai soulagement.

Beaucoup de personnes que j'accompagne arrivent en me disant qu'elles se sentent « bloquées » parce qu'elles ressentent encore de la colère six mois après une perte, ou qu'elles n'ont « pas encore pleuré » et culpabilisent pour cela.

Or il n'y a pas de calendrier correct, ni d'émotion qui devrait précéder une autre.

Ce qui aide généralement n'est pas de forcer un passage d'une case à l'autre, mais de se donner la permission de :

  • ressentir ce qui est là, sans jugement sur l'ordre ou la durée ;

  • alterner entre des moments de confrontation à la perte et des moments de répit, sans culpabilité ;

  • chercher une reconnaissance extérieure quand le deuil est de ceux qu'on ose peu nommer (rupture, deuil blanc, perte d'un emploi, deuil périnatal) ;

  • se faire accompagner quand la douleur s'installe durablement ou empêche de fonctionner au quotidien.

C'est précisément l'esprit de mon approche : ni grille de lecture rigide, ni obligation d'aller « mieux » à un rythme donné.

Si vous souhaitez en savoir plus sur la façon dont je travaille au quotidien avec les personnes en deuil ou en transition de vie, vous pouvez consulter ma présentation de la psychothérapie rogérienne, centrée sur l'écoute et le rythme de la personne plutôt que sur un protocole imposé.

(Petite précision utile : mes séances ne remplacent pas un suivi médical. Je ne suis ni psychologue ni psychothérapeute, titres protégés que je n'usurpe pas, et mon accompagnement est complémentaire à celui d'un médecin ou d'un spécialiste si un suivi médical est en cours.)


Pour aller plus loin : quelques livres sur le deuil

Si vous cherchez des lectures accessibles à mettre entre vos mains (ou celles d'un proche) plutôt que des articles scientifiques, voici une sélection par situation :

  • Pour une première lecture, tous types de deuil :

    Vivre le deuil au jour le jour, Christophe Fauré (Albin Michel).

    Écrit par un psychiatre spécialisé depuis plus de vingt ans dans l'accompagnement du deuil et des ruptures existentielles, c'est la référence française la plus recommandée pour comprendre ce que l'on traverse et retrouver des repères concrets au quotidien.

  • Pour comprendre et dépasser le modèle des 5 phases :

    Sur le chagrin et le deuil, Elisabeth Kübler-Ross et David Kessler (Pocket).

    Utile pour connaître l'origine du modèle qui a façonné notre culture du deuil, à condition de le lire avec le recul apporté plus haut dans cet article : les auteurs eux-mêmes rappellent que ces étapes ne sont pas des cases à cocher dans l'ordre.

  • Pour un deuil périnatal (fausse couche, IMG, perte d'un nouveau-né)

    Une fausse couche comme les autres, Sandra Lorenzo.

    Un témoignage sincère qui contribue à sortir ce deuil du silence dans lequel il est trop souvent maintenu.

    Mes presques riens, Mathilde Lemiesque.

    Une BD témoignage dans laquelle l'autrice part de son histoire pour ensuite faire un état des lieux historique, géographique et sociologique de la fausse couche, l'autrice interroge et propose des solutions pour changer cette omerta qui persiste sur le corps des femmes.

  • Pour accompagner un enfant face à la mort

    Au revoir Blaireau, les feuilles rouges, Susan Varley (Gallimard Jeunesse).

    Un classique tout en douceur pour expliquer la perte à un enfant sans le brusquer.

  • Pour un deuil blanc (Alzheimer, coma, perte ambiguë)

    Ambiguous Loss: Learning to Live with Unresolved Grief, Pauline Boss (en anglais, non traduit à ce jour).

    L'ouvrage fondateur sur cette forme de perte encore trop peu nommée en France ; à défaut de traduction, plusieurs ressources francophones s'appuient largement sur ses travaux, notamment du côté des associations Alzheimer.

  • Pour se sentir moins seul·e, sous forme de consolation plutôt que de méthode

    Consolations, Christophe André (Odile Jacob ou éditeur équivalent selon l'édition).

    Une approche du deuil comme expérience humaine à traverser avec douceur, plutôt que comme problème à résoudre.

FAQ DEUIL

Le deuil concerne-t-il uniquement la perte d'un proche décédé ?

Non. Le deuil désigne toute réaction psychique à une perte significative : rupture amoureuse ou amicale, perte d'un emploi, ménopause, retraite, devenir parent, ou encore deuil blanc d'une personne encore en vie mais transformée par la maladie.

Qu'est-ce que le deuil blanc ?

C'est le deuil que l'on vit face à une personne toujours présente physiquement mais qui n'est plus tout à fait « elle-même » sur le plan psychique ou affectif, typiquement en cas de maladie d'Alzheimer ou de coma prolongé. Ce concept a été théorisé par la chercheuse Pauline Boss sous le nom de perte ambiguë.

Est-il vrai qu'on traverse toujours les 5 phases du deuil dans le même ordre ?

Non, cette idée est aujourd'hui largement remise en cause par la recherche.

Le modèle des 5 phases, développé à l'origine pour des patients en fin de vie et non pour des personnes endeuillées, n'a jamais été validé comme une séquence universelle.

Le deuil est plutôt décrit comme non linéaire, fait d'allers-retours entre différentes émotions.

Pourquoi je me sens encore triste ou en colère longtemps après ma perte ?

Il n'existe pas de durée « normale » de deuil. Certaines recherches montrent même qu'on ne fait pas complètement le deuil de certaines relations, mais qu'on transforme le lien avec la personne disparue plutôt que de le rompre.

Le deuil d'une rupture amoureuse est-il aussi légitime qu'un deuil suite à un décès ?

Oui, pleinement. Une rupture entraîne la perte d'une présence, de projets communs et parfois d'une identité construite dans la relation. Ce type de deuil est cependant plus souvent minimisé socialement, ce qui peut rendre la traversée plus solitaire.

Quand faut-il consulter pour un deuil ?

Il n'y a pas de règle unique, mais un accompagnement peut être utile si la douleur reste très intense après plusieurs mois, si elle empêche de fonctionner au quotidien, ou simplement si vous souhaitez être soutenu·e dans cette traversée plutôt que seul·e face à elle.

Vous trouverez le détail de mes modalités d'accompagnement sur ma page informations et tarifs.

*Bibliographie
  • Kübler-Ross, E. (1969). On Death and Dying. Macmillan.

  • Kübler-Ross, E. & Kessler, D. (2005). On Grief and Grieving: Finding the Meaning of Grief Through the Five Stages of Loss. Scribner.

  • Stroebe, M. & Schut, H. (1999). The dual process model of coping with bereavement: rationale and description. Death Studies, 23(3), 197-224.

  • Stroebe, M. & Schut, H. (2010). The Dual Process Model of Coping with Bereavement: A Decade On. Omega - Journal of Death and Dying.

  • Boss, P. (2000). Ambiguous Loss: Learning to Live with Unresolved Grief. Harvard University Press.

  • Boss, P. (2011). Loving Someone Who Has Dementia: How to Find Hope While Coping with Stress and Grief. Jossey-Bass.

  • Doka, K. J. (1989/2002). Disenfranchised Grief: Recognizing Hidden Sorrow. Lexington Books.

  • Klass, D., Silverman, P. R. & Nickman, S. L. (1996). Continuing Bonds: New Understandings of Grief. Taylor & Francis.

  • Corr, C. A. (2019). The 'five stages' in coping with dying and bereavement: strengths, weaknesses and some alternatives. Mortality, 24(4).

  • Stroebe, M., Gergen, M. M., Gergen, K. J. & Stroebe, W. (1992). Broken hearts or broken bonds: Love and death in historical perspective. American Psychologist, 47(10).

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